Spiritualité avec Sri Aurobindo




L’Ecole de Yoga d’Evian annonce qu’elle est “inspirée par le rayonnement de Sri Aurobindo” : qu’est-ce que cela signifie ? Tout d’abord, il est utile de rappeler que Sri Aurobindo est considéré comme un des grands sages du XXème siècle en Inde. Il est porteur d’une spiritualité très particulière. Il a très consciemment tenté «la fusion de l’ancienne connaissance d’Orient et de la récente connaissance d’Occident» (V.D. 174). Voici comment son “Purna Yoga”, son “Yoga intégral” guide la démarche proposée à l’École.

La Réalité, un monde évolutif

La Réalité dont nous faisons partie, la Réalité que nous sommes se présente dans l’univers comme une réalité évolutive. Nous sommes, “petit corps” et “grand corps”, en incessante transformation. L’Ecole est un lieu privilégié pour prendre conscience de ce fait et devenir acteur de soi-même dans sa petite personne et dans sa “Personne Immense” comme disent les Upanishads. A ce titre, le Hatha Yoga, yoga du “physique” et de “l’énergie de vie” est la base du travail sur soi. La vie quotidienne étant le lieu de vérité où se reflète la justesse de la démarche spirituelle - “spirituelle” parce qu’elle est animée du souffle de l’esprit : le yoga est avant tout “un état d’esprit” qui “met en forme” les potentialités (traditionnellement appelées le “Sans-Forme”).

Les postures sont des formes immobiles dans leur aspect extérieur. “Mouvement ralenti à l’extrême” comme les définissait Roger Clerc, elles sont sous-tendues de courants d’énergies. C’est la suspension des tourbillons de pensées et le changement d’état de conscience qui donnent accès à ces perceptions subtiles. Ce chemin de transformation s’inscrit dans l’évolution qui, après la manifestation de l’être en tant que matière, a conduit aux effloraisons de la Vie et révèle peu à peu son sens dans la laborieuse ascension de la conscience. C’est à la conscience supramentale illuminée qu’incombe, en dernier ressort, la tâche de ressaisir la matière, la vie et le mental pour rendre manifeste la plénitude de l’Etre.

Comme Ramakrishna l’a fait avec les grandes religions, Sri Aurobindo a exploré les différentes voies spirituelles pour en saisir les lumineuses richesses. Ainsi a-t-il vécu l’expérience de Shankara et éprouvé l’évidence, dans un état de conscience particulier, de l’UN sans second et de l’irréalité du monde (“L’esprit, quand il franchit soudain ces portes, sans l’intermédiaire d’aucune transition, a le sens de l’irréalité du monde et de la seule réalité du Silence - une des expériences les plus puissantes et les plus convaincantes dont l’esprit humain soit capable.” - La vie divine p.41) ; de même pour l’état de Nirvana du Bouddha, avec l’extinction de tout sentiment de soi et par là même de toute question métaphysique. L’état prolongé de Témoin, Purusha par rapport à Prakriti lui a révélé combien la Nature n’est manifeste que par l’assentiment du Purusha qui l’anime, les deux ne font qu’un.

Sur la base de ces expériences de très hautes volées et dans la compréhension profonde des textes fondateurs de l’humanité, Sri Aurobindo a exploré et exprimé dans une “philosophie spirituelle” une vision nouvelle de la démarche évolutive de l’univers. Celle-ci prend en compte notre évidence d’être, notre sens de la réalité du cosmos mais en les inscrivant dans le sens qu’apporte cette “grande phrase” de l’Upanishad : “tout ceci est le Brahman !”

“ Tout est une manifestation de Cela ; car Cela réside même en tout ce qui semble en être les opposés, et la poussée secrète que Cela exerce sur ces opposées pour se manifester est la cause de l’évolution...” La vie divine *** 991-992


Monter, descendre l’échelle de l’Être

Dans cet esprit, la démarche de l’Ecole cherche à être “l’aventure de la conscience et de la joie” (Sri Aurobindo - Savitri) en montant et descendant l’échelle de l’être. Concrètement cela signifie que l’importance des réalités physiques (la substance) est mise en valeur par le niveau de conscience qui l’appréhende. La conscience mentale ordinaire se borne à son point de vue extérieur très superficiel. Un changement de finesse de perception - et donc de conscience - permet de rejoindre la réalité énergétique de toute chose. Il est alors possible de se centrer essentiellement à ce niveau pour vivre les expériences de prânâyâma.

L’attention portée sur le fonctionnement riche et varié du mental est une autre facette de l’aventure. Là aussi il y a différents niveaux du plus dense au plus subtil. Fondée sur sa pratique, Sri Aurobindo a déployé toute une psychologie qui vient éclairer des fonctionnements évidents mais dont nous étions inconscients. Une plus grande clarté mentale et sensorielle profite énormément au vécu physique lui-même. Il en découle une exploration et une conscience musculaire toujours plus poussées et il en est de même sur bien d’autres réalités physiques (les fascias, l’eau du corps, le mouvement de l’infini...). Une présence précise, de qualité, débouche sur ce que nous nommons “le physique subtil”. Ce sont toutes les perceptions du corps qui se révèlent seulement par une attention améliorée (battements du sang, glissement des fascia, respiration tissulaire...).

La pratique du “physique subtil” permet d’identifier clairement le domaine des perceptions énergétiques du vital et facilite la prise de conscience des états ou niveaux de conscience. C’est l’illustration pratique de cette phrase :

“L’être (la présence),
la conscience,
la force (l’énergie),
la substance
descendent et montent
le long d’une échelle aux nombreux échelons,
et à chaque échelon
- l’être a une plus vaste extension de soi
- la conscience a un sens plus large de son propre registre,
de son ampleur
et de sa joie,
- la force (l’énergie) a une plus grande intensité
et un pouvoir plus rapide
et plus béatifique,
- la substance exprime de façon plus subtile,
plus plastique,
plus légère
et plus souple,
ce qui est sa réalité primordiale.” Sri Aurobindo

Prendre en compte la réalité de l’existence et de l’évolution donne ses lettres de noblesse à la démarche transformatrice du Hatha-Yoga en lien avec les autres grands yoga.

La synthèse des yoga

Un des grands écrits de Sri Aurobindo s’intitule “La synthèse des yoga”. La définition qu’il donne du yoga est lourde de sens :

“Qu’est-ce que le Yoga ?
un effort méthodique de perfection de soi
- par le développement des potentialités latentes de notre être
- par l’union de l’individu humain et de l’existence universelle
- et par l’union de ce moi cosmique avec la transcendance
que nous voyons partiellement s’exprimer dans l’homme et dans le cosmos.
Si nous regardons derrière les apparences,
la vie toute entière est un immense yoga de la Nature.”

C’est pourquoi le fait de se vivre “petit corps”, “grand corps” et “au-delà” a un tel impact. Sri Aurobindo analyse les différents “yoga”. Il préconise de les vivre tous, chacun selon son tempérament pour mettre en œuvre les différentes facettes qui nous constituent.
Car... «Toutes les méthodes groupées sous le nom commun de «yoga»
sont des procédés psychologiques spéciaux fondés sur une vérité établie de la Nature
et qui font apparaître, à partir de fonctions normales,
des pouvoirs et des résultats
qui étaient toujours là, latents,
mais que les mouvements ordinaires de la Nature
ne manifestent pas facilement, ni souvent.

Dans la profondeur, comme dans la présentation du yoga intégral, Sri Aurobindo présente une démarche très actuelle. Il accueille toutes les réalités sans chercher la délivrance dans la fuite ou la négation d’aucune d’entre elles : elles sont manifestation de l’Être. Le matérialisme moderne et le développement scientifique et technique ont leur place, tout comme la souffrance, la douleur, le mal... Tout ceci contribue à cet “immense yoga de la Nature”. Mais pour en comprendre le sens et jouer le rôle qui est imparti à chaque aspect de la réalité, une extension de conscience est indispensable. En l’homme elle peut être effective de part la lente évolution de la Nature, mais aussi activée par les voies astucieusement combinées des différents yoga et par dessus tout réalisée par l’attraction de l’infini et de l’absolu qui l’habite.



Les niveaux de conscience

La démarche de l’Ecole consiste donc à mettre en œuvre ces “procédés psychologiques spéciaux”. Le niveau le plus concret, l’état ordinaire où l’on se considère avant tout objectivement comme un corps physique a donc sa place. Chaque élévation de conscience, - et le fait de venir au yoga en est déjà une - va permet d’éveiller un peu plus les potentialités du corps de chair (anna-maya-kosha). Force, souplesse, découvertes des richesses de la respiration, plongée dans la relaxation sont les premiers fruits du travail physique en yoga.

L’affinement conscient de la sensibilité - qui intervient rapidement dans le yoga de l’énergie, - s’obtient par la pratique du “physique subtil”. Au-delà de ces perceptions très fines s’ouvre l’immense champs des réalités énergétiques du prânâmâya-Kosha. La découverte pratique de la circulation de l’énergie transcende et éclaire les limitations physiques. La dualité de nos membres, organes, fonctions révèle tout un jeu de polarité en couple : gauche-droite, faces avant et arrière, haut et bas, intérieur et extérieur... Ces expériences rendent accessible les richesses de la symbolique tantrique. La dualité “terre-ciel”, “lunaire-solaire”, “masculin-féminin” aux multiples applications donne un premier accès à l’ampleur de sens que représente le couple Shiva-Shakti. “La discipline tantrique est essentiellement une synthèse. Elle s’est saisie d’une vaste vérité universelle, à savoir qu’il existe deux pôles dans l’être, dont l’unité constitue le secret de l’existence... la Nature est le pouvoir de l’’Esprit, ou plutôt l’esprit en tant que pouvoir”. “Soulever la nature de l’homme et en faire un pouvoir manifeste de l’esprit, telle est sa méthode, et c’est la nature toute entière qu’elle embrasse aux fins d’une conversion spirituelle”. (La synthèse des yoga *** p. 5).

Avec Sri Aurobindo, “toute notre vie normale est faite pour mettre à l’essai ces possibilités... d’un pouvoir d’être..., elle est l’occasion d’un apprentissage de soi expérimental et préparatoire” (idem p. 14-15). C’est l’objet de la pratique du Hatha-Yoga. Mais “l’homme est un être mental”, aussi l’Ecole cherche-t-elle à donner au mental la juste place qu’il doit conquérir dans la nature. Par le Râdjayoga il utilise les pouvoirs de l’action et de la concentration dans le corps et dans la vie “qui sont sa base”. Il “est lui-même purifié de toute son agitation, ses émotions, ses vagues de pensées habituelles, libéré de la distraction et de la dispersion, doté d’une force de concentration supérieure et rassemblé dans une transe d’absorption.” (idem p. 2). Cette pratique du mano-maya-kosha fait référence aux Yoga Sutra de Patanjali. Elle est présente dans les 3ème-4ème année de l’Ecole et elle est développée dans la “formation continue” que nous appelons l’Académie.

“Le mental trouve sa plénitude dans une connaissance plus haute dont il n’est qu’une pénombre ; la vie découvre son sens dans une volonté et un pouvoir plus haut dont elle n’est que le fonctionnement extérieur encore obscure ; le corps trouve son ultime usage quand il devient l’instrument d’un pouvoir d’être dont il est le support physique et le point de départ matériel.” (idem p. 14) C’est par des ouvertures et des élargissements de conscience qui suscite l’émerveillement sur la voie de la spiritualité que “l’aventure de la conscience et de la joie” pour notre individualité personnelle et notre réalité cosmique prend tout son sens (vijnana-maya-kosha et ananda-maya-kosha). Les états de conscience intuitifs, illuminés, spirituels, surmental et supramental déployés par Sri Aurobindo sont les prochaine étapes sur lesquelles il nous guide et auxquelles l’Ecole prépare.

Conclusion

Sri Aurobindo n’a pas voulu figer le Yoga Intégral dans une méthode cadrée ni sa spiritualité dans une religion ou dans des rituels figés. L’ampleur de sa réalisation s’y opposait. Aussi, il est tout naturel que, de sa vision, naissent des démarches multiples et variées selon les individus, les groupes, les circonstances de la vie. Son éclairage et sa présence spirituels insufflent puissamment la pratique du yoga de l’énergie de l’Ecole d’Evian. La démarche est évolutive et part de la base, - le corps et la vie - mais, comme dans la graine, tout y est déjà contenu, en germe, la spiritualité est déjà présente. Ainsi, dans l’expérience des données anatomiques et physiologiques, c’est déjà toute une démarche pointue de conscience qui est proposée. Et, en même temps, les grands courants de pensée spirituelle viennent animer de leur souffle, l’état d’esprit dans lequel s’épanouissent les différents niveaux d’expérience.



Yves Mangeart - directeur de l’École de Yoga d’Évian